Tatouage et deuil.

Salut les écorchés du derme! Aujourd’hui, je voudrais parler légèrement d’un sujet lourd. On entend souvent parler, quand on en vient à citer les raisons pour lesquelles les gens sautent le pas du tatouage, d’un choc dans la vie, un tournant, un drame, bien souvent, de la perte d’un être aimé. Si cela peut sembler compréhensible ou logique, je ne sais pas si on prend souvent le temps de réfléchir à ce que cela implique, ce que cela suppose, quelles sont les éventuelles conséquences de porter des tatouages pour ces raisons etc… C’est sans doute un sujet sensible car chaque personne a son histoire, et il est probable qu’on ne veuille pas trop s’aventurer sur ce terrain quand on n’est pas soi-même pigmenté par le deuil. Oui mais voilà, moi je le suis, et comme je me pose moi même des questions, j’ai décidé de les coucher sur clavier, voir où ça nous mène…

La première chose que je voudrais dire, et qui va sembler très contradictoire avec le reste de l’article, c’est que je n’aime pas des masses quand cet exemple de raison pour se faire tatouer est systématiquement mis en avant… Cela transmet parfois une image que je trouve un peu négative du tatoué nécessairement « écorché vif », « blessé », « torturé », « mal dans sa vie et sa peau », comme une excuse pour faire quelque chose d’aussi bizarre que de s’injecter douloureusement de l’encre dans le corps que lui a donné Dame Nature.

Lors du récent reportage de Zone interdite à la qualité très discutable (et que j’ai longuement discutée sur le dernier article), on n’a évidemment pas coupé à cet exemple, à travers (en plus), toute une famille endeuillée. J’ai vraiment eu des frissons à l’idée qu’on allait avoir tout le couplet larmoyant et voyeuriste. Par chance, et c’est bien une des seules choses positives que j’ai tiré de cette émission, ils n’ont pas poussé mémé dans les orties sur ce point précis. Alors si on précise bien que non, les tatoués ne sont pas nécessairement des fragiles du sentiment, des colériques de la fatalité, des masochistes qui aiment souffrir, on peut se pencher sur la question de pourquoi se faire tatouer quelque chose qui nous renvoie à un événement tragique de notre existence.

Je pense qu’il est bien entendu pour chacun que le tatouage, par sa nature indélébile, est fréquemment utilisé pour garder une trace d’un moment, d’un sentiment, d’un événement etc. Il va également sans dire que la perte d’un proche est probablement l’un des événements les plus marquant que l’on puisse vivre. De là, personne n’aura de difficulté à comprendre que c’est une réaction presque naturelle d’en venir à ce type de tatouage. C’est d’ailleurs souvent au moment de la perte de l’être aimé que l’envie de la faire entrer pour toujours dans notre chair se fait ressentir, et c’est peut-être ça le point le plus intéressant. Répondre à un besoin « momentané » par une réponse définitive a peut-être de quoi surprendre.

Alors évidemment, on ne parle pas ici d’un besoin momentané parce que, récemment, on aime les dragibus plus que les tagada. L’importance de la tragédie, de l’être pleuré, assure d’emblée une faible probabilité de regrets dans l’avenir. Cela facilite probablement le passage à l’acte, par exemple chez les non-tatoués qui vont sauter le pas à la suite d’un tel événement. S’il existe un consensus sur le fait que tatouer le nom de son ou sa partenaire est une (très) mauvaise idée, l’avenir des relations humaines étant toujours incertain, il est bien plus difficile de reprocher à quelqu’un d’encrer le nom de ses enfants, ou encore, ce qui nous intéresse aujourd’hui, d’une personne disparue, qui a fixé pour toujours par son départ la quantité d’amour qu’on lui réservait dans notre cœur.

Et pourtant, même un deuil est momentané, même la peine s’estompe, même la douleur s’adoucit. L’encre, elle, quand elle est jetée, ne quitte pas le pore (métaphore de marin-dermato ultra sophistiquée). On est donc en droit de se demander si l’effet produit sur le long terme est toujours positif, ou si, parfois, il n’est pas trop lourd de porter ce fardeau au quotidien. Comme je l’ai dit en introduction, je suis moi même dans ce cas, c’est donc une sincère curiosité qui motive ma réflexion, et non pas un jugement de quelque sorte que ce soit. De plus, chaque histoire, personnalité, et rapport au deuil est différent, je me garderai donc bien de tirer ici des conclusions. Je trouve, encore une fois, juste intéressant de se poser franchement les questions dans tous les sens.

A 34 ans, j’étais veuf. A 27 ans, elle était morte. C’était fin 2014. J’avais alors 2 tatouages, tout deux liés à notre rencontre, ou plutôt ce qu’elle avait produit sur moi, quelques années plus tôt. Je ne me suis plus fait tatouer pendant quelques années, n’ayant pourtant jamais perdu mon intérêt pour la pratique, simplement l’argent n’était plus seulement mon problème, et engager des dépenses impactant mon couple n’était plus aussi facile. C’est lorsqu’on nous a annoncé qu’il lui restait entre 1 et 3 mois à vivre, que nous avons décidé, d’allouer une partie de nos roubles à une pièce qui la ferait entrer dans mon être pour le reste de mes jours à moi. Ce tatouage, dans mon dos, a occupé 4 séances. Elle a vu les 2 premières. Depuis, je me suis beaucoup fait tatouer, et jusqu’à présent, chaque goutte d’encre entrée en moi lui est due.

Mon dos et ma jambe sont les 2 pièces les plus grandes et les plus fortement dirigées vers elle et mon deuil. Et maintenant que cela fait une paire d’années que je vis avec, je commence à être capable de voir les effets que cela produit sur moi, et sur les autres. J’ai donc, entre autres choses, son nom dans le dos. J’avais pensé au dos pour éviter de l’avoir à portée de regard pour d’éventuelles futures partenaires dans des moments disons intimes, où le fantôme de ma défunte épouse aurait été mal venu… Mais je n’avais pas pensé alors que mon dos est bien souvent la dernière chose que ma partenaire voit en s’endormant, ou la première en se réveillant. J’ai appris aux dépens d’une jeune fille qui a partagé ma vie depuis, que ce n’était pas forcément super agréable non plus…

De là, on peut se demander si le fait d’avoir à disposition du regard (d’autrui ou du sien) un permanent rappel, est une si bonne idée. Si je peux vivre avec, est-ce que les autres le peuvent aussi? Quand bien même ont-ils, eux aussi, perdu la personne, sont-ils capables d’assumer ça comme je pense l’être? C’est une question que je ne m’étais pas posée à l’époque, et que je me poserai dorénavant. Car assumer son tatouage et apprendre à vivre avec, c’est une chose, mais apprendre à vivre avec le tatouage d’une autre personne, ce n’est pas toujours facile.

On peut également se demander, légitimement, si cette présence physique de l’absence ne ralentit pas le processus de deuil. Est-il plus difficile de se soigner quand il est plus difficile d’oublier? Honnêtement, je ne sais pas! Je n’ai jamais oublié ma grand-mère, je rêve d’elle de temps en temps, pense à elle souvent, et n’ai pourtant versé aucune goutte d’encre pour elle. Avais-je besoin de tatouages pour me souvenir de ma femme? Certainement pas. Alors que me rappellent mes tatouages? Qu’elle est physiquement avec moi, quelque part. Qu’il y a eu un avant et un après. Que j’ai souffert mais que j’ai aussi guéri. Que j’ai transformé une chose horrible en une chose belle. Oui, tout ça. Mais je dois bien admettre que, de fait, quand je regarde ma jambe, je me souviens qu’elle n’est plus là. C’est aussi son absence qui surgit.

Dans mon cas personnel, je n’ai aucun problème à gérer ça. Ce ne sont jamais mes tatouages qui provoquent la tristesse, ce sont les photos, les odeurs, les souvenirs. Mais c’est peut-être parce que j’ai mis beaucoup d’énergie à créer des tatouages qui ont bien d’autres choses à dire, ne serait-ce qu’artistiquement parlant, que la simple perte ou absence de ma femme.

Se faire tatouer pour faire son deuil, cela semble compréhensible, peut-être même beau, romantique, tout ce que tu veux, il n’empêche qu’on n’est pas forcément toujours préparé à vivre avec son deuil. Encore une fois, je suis persuadé que, comme pour moi, la plupart des gens sont heureux de porter des témoignages de cet amour pour le reste de leur vie. Cela reste, à mon avis une des raisons les plus humaines de se faire encrer. Une raison pas seulement tournée vers soi et son ego, mais davantage vers l’autre, notre respect, notre amour. Pour autant, il faut, je crois, bien se préparer à accepter de ne plus jamais laisser partir la personne, et potentiellement l’incruster dans la vie d’autres personnes, qui devront, à leur tour, vivre avec ce deuil.

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Et toi? Te ferais-tu tatouer suite à un décès d’un être cher? Le craindrais-tu? Sans raconter tes expériences tragiques et personnelles, n’hésite pas à commenter avec ton opinion sur le sujet, ici ou sur la page Facebook!

Merci à bientôt!

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Tatouage et deuil.

8 réflexions sur “Tatouage et deuil.

  1. Cécile dit :

    Bonjour à toi, article très intéressant, qui en effet peut aider à se poser les bonnes questions 😉
    Pour ma part, je me suis fait tatouée un motif qui rappelle celui que ma maman avait, elle était toujours parmi nous et malheureusement, elle nous a quittée 1 mois après ce tatouage, perte soudaine….
    Je ne suis pas certaine que le tatouage aurait été réalisé si elle était partie avant ou du moins peut-être pas dans le même état d’esprit.
    Me voilà donc avec certaines questions restées en suspens, toujours est-il que je ne regrette pas pour autant ce tatouage car en fin de compte, seul moi en connait la signification, il ne s’agit pas de son prénom donc personne ne me pose la question 😉
    En tout cas, merci pour ton article, je vais très certainement continuer à suivre ton blog.

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  2. Bonjour,
    Un article très intéressant à lire et à travers duquel on se projette facilement.
    J’étais déjà tatouée mais après la perte d’un ami, j’ai remis ça. Ce n’est pas vraiment un tatouage pour lui, bien qu’il me le rappelle mais il constitue plutôt une sorte de rappel sur le fait qu’il faille profiter de la vie, qu’on n’est pas éternels… Pas de prénom, pas de phrase, des symboles qui me parlent à moi.
    Mon papa est décédé, il y a 20 ans. J’ai toujours voulu encrer quelque chose mais jusqu’ici je n’avais pas trouvé quoi. C’était trop « fort » comme sentiment. Comment le résumer en un tatouage ?
    J’arrive finalement au bout de mon idée, je crois. Je me laisse le temps d’y penser.
    Mes tatouages « souvenirs » ne me rendent pas triste, je les considère comme une histoire écrite sur ma peau dont moi seule ait une correcte lecture…

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  3. super intéressant et effectivement, je n’aurais pas pensé au fait que l’entourage doit également vivre avec ce tatouage et donc ce deuil…
    je me pose la question d’intégrer à un projet tattoo prochain un signe concernant la perte d’une amie mais j’hésite encore, ou alors ce ne sera pas compréhensible pour les autres.

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    1. Ouais alors je le répète, évidemment dans mon cas particulier, ce « vivre avec » de l’autre, est probablement plus difficile que dans le cas d’un hommage à un membre de la famille, ou un ami etc… Chez moi le soucis était aussi dû au manque de confiance en elle de ma compagne, et son complexe d’infériorité par rapport à ma relation avec ma femme, telle qu’elle la supposait.
      Mais du coup c’était une piste dont je voulais parler aussi 🙂

      Merci pour ta lecture et ton com Steph!

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  4. Nolwenn dit :

    Quel bel article…
    J’ai très récemment perdu ma maman, et très peu de temps après je suis allée me faire tatouée (dans la semaine qui a suivi). J’ai demandé à mon père, ma sœur, s’ils acceptaient que je me fasse tatouer pour elle, si ca ne leur ferait pas trop de mal de voir ce tatouage souvent.. j’avais déjà pris rdv quand je leur ai posé la question..
    Depuis l’annonce de sa maladie, je savais que si elle décédait, je me ferai tatouer, où, par qui et quoi. Quand ce jour tragique est arrivé, j’étais prête. Je n’ai pas de peine quand je regarde ces tatouages. Oui, parce qu’en réalité il y a deux : un visible sur le bras, l’autre sous le sein gauche, très peu visible, imcomprehensible et peu de gens savent qu’il existe.
    Ces deux tatouages me rappellent ma maman, les bons moment que nous avons eu ensemble, etc. Pas la maladie, les épreuves difficiles et les derniers instants. Son absence? Aussi. Mais ce n’est pas triste, c’est comme ça.

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  5. DIAS Mélanie dit :

    Bonjour,
    Cet article était vraiment intéressant et bien fait.
    Personnellement, à la mort de ma mère j’ai ressentis un fort besoin de me faire tatouer pour elle.
    Je porte donc l’initiale de son prénom dans la nuque, à un endroit que personne ne peut voir à moins que je le décide.
    J’avais besoin de la porter dans ma peau, d’avoir un lien matériel, physique avec son image.
    Dans mon esprit il porte son odeur et à la douceur de ses bras. Il me réconforte.

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