Le tatouage : une zone interdite?

Bien le bonjour petite bande de peaux tapées! Bein voilà, j’ai regardé l’émission d’M6 d’hier dimanche 5 Mars 2017, au titre ridicule, mais qui promettait de s’intéresser au tatouage. Alors moi, forcément, je veux bien voir! On va donc décrypter ensemble ce qu’on peut retenir de cette émission, du bon, du moins bon, de comment en tirer des leçons, et surtout essayer de répondre à quelques questions comme peut-on, ou doit-on définir ce qu’est un tatoué? Comment le faire? Quelle place pour la fierté d’être différent dans un monde qui fait des prime-time sur le sujet?… bref, comme d’hab, je commence à écrire, et les idées vont poper d’elles-mêmes, j’attends tes réactions et réflexions en commentaire, ou sur la page Facebook.

Alors juste pour bien resituer tout ça… « Zone interdite » est une émission de reportages sur la chaîne française M6, des reportages que certains qualifieront de « putaclic », néologisme qui désigne des sujets ou des titres racoleurs, qui attirent le chaland, pour finalement proposer un contenu médiocre, voire gerbogène. Mais si on se calme une seconde, on s’aperçoit que c’est de la télé, avec tout ce que cela impose de spectaculaire, de superficiel et de potentiellement insultant ou intéressant selon la place que tu estimes avoir dans le sujet traité. Moi tu me fous devant un reportage sur le papier peint des colonies du sud de la région tropicale du Malawi, franchement, y a des chances que je prenne tout pour argent comptant, et que j’apprenne beaucoup. Avec un peu de chance, le reportage sera suffisamment bien foutu pour me donner envie d’aller voir par moi même d’autres sites/reportages/bouquins plus spécialisés pour affiner ma connaissance du marouflage.

Maintenant on parle de tatouages, donc forcément si t’es professionnel, client passionné, ou journaliste spécialisé etc… y a des chances que tu sois plus concerné, et plus exigent envers ce que tu regardes. Mais… il ne faut pas perdre de vue ce que tu regardes, justement. Un reportage télé. Il ne faut pas perdre de vue non plus la raison pour laquelle ce reportage existe. S’il existe c’est que le domaine qui nous intéresse est devenu un sujet digne d’intérêt des masses. Que ce soit une bonne chose ou une mauvaise, là encore, à toi de te faire ton idée selon ta position… Moi perso je suis pas ravi, mais ça m’amène plus de lecteurs alors bon… A moi de voir ce que je leur donne à manger : la même chose qu’M6, ou du contenu qui va plus loin.

Le reportage.

Globalement, j’ai trouvé le reportage trop long, ennuyeux et maladroit. Mais honnêtement, pas pire que ça. Ils ont essayé de couvrir différents aspects du tatouage, et des tatoués (on va en reparler), de Los Angeles à Fukuoka, c’est quand même quelque chose qu’il faut saluer.

Le format choisi est un chapitrage en différents types d’acteurs du monde du tatouage. « La Novice », « La Famille », « La Star », « La Communauté », « l’Artiste », « Le Couple », « Le Maître et l’Élève », déjà on ne sait plus si on est dans un recueil de Fables de La Fontaine, ou dans un reportage, mais on voit bien qu’il faut catégoriser. Bon, après tout, pourquoi pas… fragmenter la lumière pour l’expliquer, isoler les différentes couleurs… C’est une approche compréhensible… Mais dangereuse et le choix des catégories est évidemment éminemment discutable. Exposer un cas en exemple pour illustrer une généralité, est évidemment risqué. Alors soit on essaye de dépasser un peu les clichés, soit on va à fond pour ceux qu’on a l’habitude de voir, pour bien garder ses téléspectateurs dans leurs habitudes et leur parc… C’est un peu ce que M6 a décidé de faire, et ce que, du coup, je regrette. On ne va donc surtout pas omettre de commencer le reportage par expliquer que c’est une addiction, qu’on ne peut pas s’arrêter quand on commence, etc… Bon, moi j’ai déjà donné mon avis sur cet automatisme, je ne nie pas cette réalité, mais je suis fatigué qu’on ait érigé ça en première chose à dire sur le sujet, car du coup, maintenant, tout le monde commence par s’excuser de n’avoir qu’un tatouage… Puis on va bien garder l’idée que si on est tatoué, c’est qu’on est un peu dingo, repenti, ou criminel, et puis surtout pas oublier de montrer comment on se débarrasse des tatouages, parce que, c’est sûr on va regretter un jour.. C’est bien ça, c’est parlant ça. Les gens vont être d’accord avec ça. Parce qu’apparemment c’est ça le but d’un reportage à la télé, c’est pas d’informer vraiment, c’est de montrer aux gens qu’ils avaient raison, et éventuellement, leur apprendre un truc ou deux. Mais alors… éventuellement hein, faudrait pas qu’ils zappent!

Dans le fond, ce qui est dit n’est jamais complètement faux, mais toujours incomplet, évidemment. Là encore, il  y a de quoi faire rager les connaisseurs, qui, de toute façon, avouons-le, avaient commencé à regarder l’émission en sachant qu’ils allaient la détester. Je te dis pas le nombre de statuts Facebook qui ont plut dans les 20 premières minutes de l’émission… Bon faut admettre que les gars commencent par montrer une nana se faire tatouer dans son salon, ce qui est interdit en France, et très mal vu de la profession. Le fait que ça se passe à Saint Barthélémy et que donc, potentiellement, il existe d’autres pratiques acceptées ou tolérées là-bas, pour plein de raisons différentes, passera complètement inaperçu. Il aurait pourtant suffit d’une paire de mots dans le commentaire en off, genre « attention cette pratique est souvent proposée par les scratcheurs, ce qui n’est pas le cas de Machin, mais assurez-vous du professionnalisme de votre artiste avant de… blablabla » Mais c’est de la télé, on n’a pas le temps.

Ensuite viennent le choix des artistes et la qualité de leur travail… On ne sait pas comment une émission de télé sélectionne ses intervenants… Ici on mélange un peu tout. Le très haut de gamme comme Mikael de Poissy (relis mon interview de l’homme à volonté), et le très ordinaire comme cette famille contre laquelle je n’ai aucun grief. Mais c’est problématique parce que le téléspectateur lambda, lui, ne verra aucune différence!
Mais bon… J’imagine que trouver toute une famille passionnée de tatouage n’est sûrement pas trop trop difficile, mais une qui accepte, avec un emploi du temps qui correspond, etc, je ne sais pas, tu vois… mais j’imagine que c’est pas toujours facile d’avoir ce qu’on veut. Alors bien sûr, la qualité du boulot d’Indian Tattoo, le studio sélectionné pour ces critères, est loin d’être au top… Mais de toute façon, si les gens savaient reconnaître un bon tatouage, j’aurais jamais eu besoin d’écrire ce guide. Du coup si ça blesse les professionnels de voir ce travail mis en avant, c’est pas franchement le problème de la prod. Il faut se rappeler que ce qui est mis en avant, par M6, c’est le côté clanique, transmission de passion, et en plus illustré par le cliché que je redoutais le plus : le tatoué meurtri par la perte d’un être cher. Mais sur ce point, je dois admettre mon soulagement, ils n’en ont pas fait des caisses (attention, si tu ne me connais pas, rien de péjoratif dans le fait d’être un tatoué meurtri, je porte moi même 80% de mes tatouages en rapport avec le décès de mon épouse, j’aime juste pas que ce soit un truc qui définit le tatouage). La vraie question est plutôt: était-il pertinent de les faire intervenir? Un gars qui balance des phrases comme « tout le monde peut devenir tatoueur, suffit d’acheter du matos », ça passe mal, très mal auprès de la communauté.

Tout ceci évidemment assaisonné de raccourcis, de phrases en voix off sorties de nulle part, avec des intonations plus appuyées que des caractères gras en majuscules et italique ou des zoom éclairs sur des vidéos Youtube, pour bien insister… genre « L’acte a TOUJOURS un sens! », phrase péremptoire de 3 secondes, qui dit tout et n’informe sur rien. Pour qui? Pour cette famille? Pour tous les tatoués? C’est ce qu’il FAUT? C’est normal? Donc si moi j’ai pas de sens dans mon encre, je suis quoi? J’ai tort? J’ai raté? Bein ouais.. mais c’est de la télé, on n’a pas le temps et on ne peut pas penser à tout. Et c’est vrai. A nous de prendre le temps, ensuite, d’expliquer à ceux qui viennent nous voir avec ce genre d’idées, ce qu’on en pense. Là encore, je l’ai déjà fait.

En tant qu’expatrié au Japon, blogueur, et rédacteur du site inkage, écrivant des guides, des dossiers sur le sujet, des interviews d’artistes etc, j’ai vraiment à cœur l’explication. Le pédagogique, et l’informatif, ça prend du temps. Le tatouage japonais, par exemple et au hasard hein… c’est un sujet bien trop compliqué, j’ai écrit un dossier là dessus, loin d’être exhaustif, mais qui prend le temps d’expliquer. Voir les équipes d’M6 venir à Fukuoka, profiter de l’expérience rare de David qui suit un apprentissage dans une famille (terme utilisé par les lignées de maîtres et disciples), c’est vraiment quelque chose dont je suis heureux. Tout comme je suis content de voir le Cantal ink faire une place de choix au tebori. Maiiiiis… c’est de la télé.

Juste parler de tatouage, c’était pas possible, hein? Le public attend des yakuza quand on parle de tatouage japonais, je te renvoie au chapitre VI de mon dossier sus-nommé pour savoir à quel point ça m’énerve…Alors, est-ce qu’il fallait complètement nier le fait que cette famille tatoue des yakuza? Non. Fallait-il expliquer que la mafia est une partie du monde du tatouage au Japon? Que peut-être il existe d’autres types de clients, y compris chez les amoureux d’irezumi et de tebori? Oui. Et donc ne pas insister plus que ça, aurait été classe. Mais trop tentant, le criminel. Comme chez nous ce mythe perd de sa puissance depuis 10 ans, on va le chercher chez les voisins. Les Latinos des prisons ou les Yakuza du Japon, c’est assez pratique pour ça. On utilise une facette d’une autre culture pour illustrer nos fantasmes sur notre propre société. Sale, Nul, 2! En tout cas je tire mon chapeau à David pour son engagement, il n’y a plus qu’à se mettre au japonais!

Bref.

Encore un reportage médiocre, même si, honnêtement, je trouve qu’il y a un effort de fait. Avec les récents chiffres et l’enquête IFOP, on ne peut plus trop se permettre de dire que de la merde sur le tatouage, parce que de plus en plus de gens s’y intéressent vraiment. Mais bon, ça va, on a encore une bonne grosse marge pour ne pas trop fouiller non plus, et rester approximatifs, ce que le medium télévisuel impose. Il est donc plus facile de prendre une ribambelle de catégories de ce qu’on imagine être la communauté du tatouage, forcer un peu le trait de la barjo qui fait des pic-nic de pâques avec ses potes aux sourcils bleus, la nouvelle riche qui trouve qu’être maman n’est pas compatible avec les enfants, ça fait mauvais genre -non ça c’est ton attitude, pas tes tatouages bichette- le Yakuza qui a perdu ses phalanges, ou les gangsters qui se font dé-tatouer. Ça occupe bien 20% du reportage, et ça ne dit rien sur le tatouage. On peut toujours ajouter Nabilla dans l’équation, pour bien être sûr d’avoir tous les neuneus jusqu’au bout.

Sauf qu’on peut réellement se poser la question, calmement, posément, de savoir si, pour parler de tatouage, ou pour expliquer ce qu’est le tatouage, il faut parler des tatoués? Moi j’hallucine de plus en plus de voir comment aujourd’hui, on décrit « les tatoués« . Alors pendant des décennies on se plaint d’être stigmatisés comme des dangers publiques, des drogués, des violents etc, mais aujourd’hui, les Buzzfeed et autres magazines de modes nous font la même à l’envers. Alors maintenant si on est tatoué, on est forcément plus sages, plus réfléchis, plus endurants, plus engagés, plus artistes et ci et ça… Ça nous dérange vachement moins d’être catégorisés quand c’est pour des bonnes choses… Mais franchement quelle connerie! Moi je considère que oui, je suis quelqu’un qui tient à ses engagements, qui fait des choix forts etc… Mais c’est pas parce que je suis tatoué, c’est le contraire, c’est parce que je suis comme ça que je suis tatoué. Donc j’étais comme ça avant d’avoir des tatouages. Comme l’autre blaireau de neo nazi d’extrême droite était comme ça avant de se faire tatouer sa croix gammée tu vois? Donc parce qu‘on est tatoués tous les deux, on entre dans un classement de « Les 10 raisons pour lesquelles vous devriez sortir avec un mec tatoué« ?

Une bonne fois pour toute : le SEUL fait concernant les gens tatoués, c’est qu’ils ont des tatouages. Point barre. Je vois mal en quoi on serait la meilleure façon d’expliquer le tatouage. Lire des interviews de peintres, de cinéastes etc, peut être éclairant et intéressant pour comprendre leur vie, leurs motivations, les changements qu’ils ont opéré dans leur art et comment cela a influé sur leur époque etc… Mais personne ne va inclure l’avis ou la vie de famille de Monsieur Pracolin, qui a visité le musée de peinture de Bilbao 3 fois, pour un documentaire sur l’Art du XIXème siècle si? Bein non. Mais c’est eux qui regardent la télé alors, on leur tend le miroir et on espère qu’ils ne vont pas l’échanger avec la télécommande pour zapper. Et puis le chapitre (loooooong) sur le dé-tatouage… vraiment? On informe sur le tatouage là? Ou sur la stupidité des gens (via une illustre figure du domaine qui nous assure face cam que « frotter ses tatouages au savon ne les fait pas partir »… Elle aurait du essayer avec du shampoing peut-être…).

Ce blog tient son nom des tatoués. Nous « les supports », c’est ça qui m’a donné envie d’écrire ici, sur cet espace plus privé que mes autres publications. Mais je n’ai jamais considéré que le Support est l’explication à la nature de l’Encre. Si je mets en avant le Support, c’est parce que c’est à lui, à toi, que je m’adresse, et non pas PAR lui que j’explique le tatouage. Faire une galerie de portraits est un moyen facile d’intéresser les téléspectateurs, mais certainement pas un bon moyen pour parler d’un domaine. A nous d’êtres conscients des limites d’un reportage télé, de ses objectifs, et des raisons de son existence.

Et de faire mieux qu’eux. Peut-être que le tatouage n’a simplement pas sa place à la télé? Qu’il est mieux là où on prend le temps de le décortiquer, de l’expliquer, de le montrerSur internet, où des passionnés discutent, échangent, racontent. Là où on peut encore, si on le désire, prendre le temps de lire, d’écrire, de voir. Pour tous ceux qui veulent bien faire ça, la télé est clairement une zone interdite.

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Le Support et l’Encre sur Facebook est prêt à te recevoir, like la page si ce n’est pas encore fait! Tu pourras aussi y parler de ton tatouage, son sens, son non-sens etc, ou le faire en commentaire ici!! Merci!

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Le tatouage : une zone interdite?

7 réflexions sur “Le tatouage : une zone interdite?

  1. Merci pour l’analyse !
    Je voulais vraiment voir l’émission car on ne parle pas assez du tatouage à la tv même si je m’attendais à une avalanche de clichés, et on a été servis !
    Déjà, ça commençait mal avec le mec qui affirme que tout le monde peut devenir tatoueur, même ton boucher. Ok, le métier est déjà décrédibilisé.
    Ensuite, la maman qui n’assume pas ses tattoos maintenant qu’elle a une vie bien rangée dans sa banlieue bourgeoise, tu sais ce que je pense des parents tatoués, et bien je vois qu’il y a encore beaucoup de boulot, alors tiens ça me donne envie de continuer à montrer que la plupart sont bien plus intelligents qu’elle !
    Bref, cela part d’une bonne idée de dépoussiérer les idées reçues et ça finit toujours par accentuer ces préjugés, comme tu dis, cela n’a peut-être pas sa place à la tv !

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    1. Ouais j’ai vraiment pensé à toi quand j’ai entendu la mère dire ça (ils l’ont bien utilisée d’ailleurs dans les bandes annonce), après elle a le droit de penser ça hein, mais du coup ils avaient aussi le droit de le couper, ou de pas le mettre tant en avant… Bref, ouais y a du boulot pour nous ^^ hauts les cœurs 😉

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  2. Parfois je me dis que ça fait du bien de ne pas avoir la télé à la maison finalement ! En effet, prendre du recul face à ces émissions semble de plus en plus compliqué … Tatouée, je suis fatiguée d’entendre l’éternelle question « il signifie quoi celui-là » ? Est-ce qu’on demande à chaque nana qui se fait des mèches roses si elle fait cela pour appartenir à une catégorie de personne ? ARF.
    Merci, je vais lire quelques autres articles, ça m’a l’air intéressant tout ça.

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  3. Ducoudray dit :

    Le fait est que même si le tatoueur « en famille » fait du travail approximatif (pour pas dire mediocre) et bien il existe. Et qu’on le veuille ou non il représente aussi le monde du tatouage. Aussi vaste soit il.

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