La question du sens.

Je sais je sais, tu pensais ne plus jamais me revoir… ben si, j’ai pas dit mon dernier mot, et contrairement aux apparences, ce blog n’est pas complètement à l’abandon. Donc on repart pour un petit tour de réflexions vagabondes, sans vraies réponses ni leçon, juste des interrogations qui se baladent dans ma tête et qui, une fois couchées sur le papier seront peut-être plus claires pour moi, ou aideront d’autres à prendre le relais… Aujourd’hui je m’intéresse tout particulièrement à la question du sens du tatouage. Tu sais? Celui qui est supposé répondre à l’éternelle question qu’on nous pose dans les 3 premières minutes : « et ça veut dire quoi?? »

Essayons d’y voir clair. D’abord je pense pouvoir affirmer sans me tromper qu’on y a tous droit. Cette question est parmi les premières qu’une personne qui découvre notre passion va poser. En soit, cela ne me pose pas trop de problème, je trouve cette question bien moins absurde et agaçante que « et quand tu seras vieux? » ou « et si t’as des enfants? » (???) et j’en passe.
Néanmoins il faut d’abord noter que cette question est potentiellement la plus malpolie ou maladroite qu’on puisse s’entendre poser. Tout est une question de contexte et d’humeur bien sûr, mais si l’on considère la signification, la symbolique, l’histoire d’un tatouage comme quelque chose de personnel et peut-être douloureux, on comprend bien que ce n’est pas forcément le sujet qu’un tatoué va avoir envie d’aborder au milieu d’une conversation de présentation, légère et éventuellement sans lendemain.

Pour prendre mon exemple personnel, quasiment tous mes tatouages ont, de près ou de loin, un lien avec ma femme, ou avec son décès. Ils ne sont pas forcément tristes et je peux en parler sans trop de problème avec mes proches, mais certainement pas en guise de discute de comptoir. J’en suis donc arrivé à répondre systématiquement, lorsque je ne le sens pas : « oh c’est compliqué et je n’ai pas super envie d’en parler maintenant, mais on peut parler des raisons esthétiques si tu veux… »
J’ai abandonné l’idée de couper court avec un provocateur « boaf y a pas vraiment de signification, pourquoi? Il en faut vraiment une? » parce qu’alors tu te prends une cargaison de merde sur le coin du pif en mode « quoiiii??? Mais t’es complètement irresponsaaaaable!!! Un jour viendra où… blablabla ». Et pourtant…

Pourtant c’est très exactement cette question qui m’assaille de plus en plus… C’est quoi le problème de n’avoir aucune signification à un tatouage? Cela ne veut certainement pas dire n’avoir aucune raison de le faire. Et à quel moment le fait de vouloir, à tout prix, insérer tel ou tel sens profond à son motif, va-t-il nuire au tatouage lui-même? N’est-ce pas aussi une façon de le priver de son évolution? De le restreindre? C’est à ça que je voudrais réfléchir 5 minutes…

Pourquoi donner un sens à son encre est important?
D’abord je pense que cette idée nous vient du traditionnel. Américain, Polynésien ou Japonais, tous les styles tradi sont lourdement chargés de sens et symboliques. C’en est parfois pénible parce qu’il y a tellement de sens possibles qu’on n’est plus sûr de ce qu’on peut porter ou non. Lorsque le tatouage était un phénomène de niche, réservé aux marins, aux bandits, ou à je ne sais qui, cela n’avait pas encore d’importance j’imagine… Mais aujourd’hui que le tatouage devient si répandu, et à vocation artistique (on en a déjà parlé), se réduire à une hirondelle, une boule de billard, une ancre, un tigre, une carpe Koi etc… est une démarche quelque peu différente. On établit, quand on choisit ces motifs, notre amour pour le genre traditionnel lui même. Car il existe des milliers de façon de représenter les mêmes valeurs par des biais plus personnels, et des milliers de tatoueurs capables de créer des motifs personnels.

Il y a ensuite le fait que les hommes aiment s’inscrire dans des traditions, faire partie d’une lignée. Justifier nos choix par ceux de nos aïeuls, c’est dire qu’on n’est pas un illuminé, un marginal etc…

Enfin, bien entendu, la permanence du tatouage lui donne un poids. Choisir un poster ou un T-shirt parce qu’il est joli n’est pas un problème car lorsqu’on en sera lassé, on pourra en changer sans problème. Un tatouage sera là pour le restant de nos jours et c’est bien évidemment pour cela qu’il faut mettre toutes les chances de son côté pour éviter de s’en lasser ou de le regretter. Et bizarrement, il est devenu communément admis que la solution ultime pour garantir de ne pas regretter, est d’avoir un sens à son tatouage.

Mouais… ça se tient mais…
Je remarque que parfois je me lasse de la signification de mes plus anciens tatouages. Je veux dire… Je sais pourquoi je les ai fait à ce moment là, et c’étaient de bonnes idées ou raisons, mais 10 ans plus tard, je ne ferais probablement plus un tatouage sur ces mêmes symboles, parce que ma vie à changé. Alors je ne regrette pas du tout mes encres, ou les raisons de les avoir faits, (parce que ce n’était pas un coup de sang ou des raisons idiotes) mais je constate que je m’amuse parfois à leur trouver d’autres symboliques possibles. Parce qu’être bloqué avec un sens précis et inaltérable, c’est pas beaucoup mieux qu’être bloqué avec aucun sens particulier.

Et c’est à ce moment-là qu’on constate les limites de cette pression sous-jacente de la nécessité du sens. Quand il devient un alibi. Quand tu cherches à justifier ton motif, à toi-même, c’est là qu’il y a un problème à mon avis. Il ne s’agit pas de dire « ouais balékouilles, j’trouve ça classe et basta! » évidemment, c’est un peu faible. Mais créer une histoire pour coller à tout prix à un motif qui te fait envie, qui te correspond ou par anticipation des explications que tu devras fournir… ça montre aussi qu’il y a un problème.
Je crois que dans notre société d’images, de communications et de consommation, le tatouage a une place bien compliquée, et qu’on se dirige vers une génération entière de vieux tatoués avant un retour en arrière. Mais je ne crois pas qu’aujourd’hui on puisse encore avoir les mêmes attentes du tatouage qu’on avait dans les années 70. Il est temps de reconnaître et d’assumer le poids que prend le côté esthétique.

Si l’on admet que la discipline est aujourd’hui ouverte à la créativité, l’artistique (dans quelque mesure que ce soit), le grand public etc… Alors il faut commencer à envisager que la question du sens est une des questions importantes, mais certainement pas la seule. J’essaye toujours de trouver un équilibre entre raisons personnelles et raisons esthétiques quand j’élabore un nouveau tatouage. Est-ce que je veux du mouvement, pourquoi cet emplacement, pourquoi pas celui-ci etc… Ainsi j’ai toujours de quoi discuter avec le pélo du coin qui découvre mes tatouages, sans entrer dans ma vie personnelle, et si un jour je veux raconter une autre histoire, je ne me sentirai pas coupable.

Et encore au delà de ça, je pense que prendre conscience que le sens n’est pas forcément la clef de voûte d’une pièce, permettra aux gens de passer plus de temps à chercher un bon tatoueur, pour avoir non seulement une symbolique qui leur plait, mais aussi une belle pièce. Parce que j’ai beau tourner ça dans tous les sens, je ne vois pas comment on regretterait plus facilement un tatouage parce qu’il n’a pas de sens précis, plutôt que parce qu’il est dégueulasse à regarder 5 ans après le piquage… La seule chose que je regrette à propos de mes 1ers tatouages par exemple, c’est de n’avoir pas cherché à plus élaborer leur côté esthétique, et leur signification n’est effectivement plus que la seule bonne raison de les porter aujourd’hui. Je trouve ça aussi dommage que l’inverse.

Ma conclusion provisoire est donc un banal « le sens en lui même n’est pas si important, l’important est d’avoir de solides raisons« . Il me semble donc de plus en plus évident que lors de la décision de se faire encrer, il faut ouvrir sa réflexion à différentes questions, de manière égale. Et de même, lorsqu’on rencontre un tatoué, il faut considérer la possibilité que la raison esthétique soit la plus forte, et tout aussi valide. Après tout, il faudra assumer toute sa vie de la même façon, et avoir un super sens profond ne suffira pas à ne pas regretter un tatouage esthétiquement pauvre, et inversement.

Je rêve donc de ce jour où la première question qu’on me posera sera « oh et pourquoi tu as choisi cette composition et ces couleurs? », mais ne m’en veux pas si je réponds « beiiin… parce que c’est joli! »

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La question du sens.

12 réflexions sur “La question du sens.

  1. Ah, la fameuse question de la signification… Comme tu dis, la réponse dépend vraiment du contexte, si c’est dans un bar par un inconnu ou par un ami, on le prend différemment. La façon dont est posée la question change ma réponse également. Si je sens que derrière il y a un jugement, c’est tout de suite une réponse standard que je vais donner.

    As tu entendu parler de ce podcast ? http://www.radiokawa.com/episode/cest-cool-cest-quoi-9/
    C’est intéressant de voir qu’il y a plusieurs courants entre les tatoués, ceux qui ont des significations derrière leurs tatouages et ceux pour qui c’est seulement graphique.
    Mais j’aime l’idée que le tatouage serait une façon de combler un manque, quel qu’il soit…
    Qu’en penses-tu ?

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    1. J’écoute le podcast en ce moment, je ne connaissais pas, merci beaucoup! C’est toujours intéressant d’écouter des avis, même si on tourne souvent autour des mêmes choses.

      Pour le manque, je ne suis pas complètement d’accord, même si je comprends qu’on puisse aimer l’idée, mais moi, perso, mes premiers tatouages étaient pour célébrer des choses qui sont entrées dans ma vie et non qui en sont sorties. Après le manque de « quelque chose »… oui surement… de sensations? de reconnaissance? d’amour propre? Mouais… c’est le cas de tout le monde, le tatouage n’est qu’une réponse parmi d’autres… Je sais pas… à quel manque tu penses par exemple?

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      1. Le sentiment change souvent mais je dirais que ça va du manque de sensations, de confiance en soi, le manque d’une personne ou d’un moment de sa vie, le besoin de combler un vide sur sa peau… ou tout simplement le manque de tattoo quand on tombe dans « l’addiction ».

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  2. Agathe dit :

    À partir du moment où on matérialise par un tatouage une idée, certains pensent qu’on l’exhibe. C’est un peu réducteur. Avant de passer sous les aiguilles j’ai toujours un moment où je me demande ce que je vais répondre à ces curieux. Et puis je me dis que c’est pas parce que ma démarche semble atypique auprès de certains , que je dois leur livrer mon intimité. Remarquez que ce genre de questions ne se trouvent que dans la bouche des non-initiés. Comme quoi quand on ne connaît pas, on est souvent maladroit.
    Je pense que si le tatouage était reconnu comme un art à par entière, les motivations esthétiques qui peuvent choquer certains, seraient monnaie courante et n’interpelleraient personne. On ne reproche pas aux peintres de vouloir capturer une esthétique particulière.

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  3. C’est un plaisir de lire cet article !
    Je n’aime justement pas du tout cette question sur le sens, parce que c’est personnel et que si j’en ai fait des symboles, mêmes s’ils sont visibles, ce n’est pas pour raconter ma vie au premier venu, ni même parfois à mon entourage.
    Je suis tout à fait d’accord sur le poids du sens, que l’on ressent mais aussi celui qu’on s’impose, je m’en rends compte parfois et même si je trouve cela absurde, c’est encore bien imprimé dans mon fonctionnement. Moi même il m’est arrivé de juger la démarche de se tatouer, uniquement pour l’esthétisme alors que finalement, avec du recul, plus je me fais tatouer, que l’addiction est là, et plus la cohérence esthétique globale a son importance…

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    1. ta dernière phrase résume ma vie de tatoué. Les lignes bougent forcément entre le 1er tatouage et le moment où tu compte en membres ou parties du corps… Certaines restent fortes pour moi, des limites claires… Mais le sens à tout prix, non. Il faut que ce soit cohérent et suffisamment réfléchi pour ne pas ouvrir la porte au n’importe quoi, mais une symbolique profonde etc… plus obligatoirement ^^
      Merci pour ton commentaire!

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  4. Mon dernier tatouage est un coup de coeur.
    J’aime le travail de l’artiste qui a dessiné le flash, et, après le temps de la réflexion, je suis passé sous l’aiguille.
    Quand on me demande pourquoi un grimoire enflammé que le bras droit ?
    Parce que je le trouvais (et le trouve toujours) joli.

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  5. Hanna dit :

    Belle réflexion ! Toutes ces questions de sens tellement insupportable parfois … Alors oui l esthétisme rendre en compte évidemment : Deux grosses pieces de Dotwork combien de fois on m a demandé si chaque point signifiait quelque chose… celle la ma tuée et on me la demande très souvent !

    Aimé par 1 personne

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